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SAVONAROLE EN PICARDIE
AUTOUR DE GIROLAMO ARSAGO (1485-1542)
L’identité de l’auteur des placards de 1534 étant un acquis de l’érudition
moderne, Antoine Marcourt doit à ce texte la place qu’il occupe aujourd’hui
dans l’histoire religieuse du xvie siècle, mais non la renommée dont il a pu
jouir de son vivant 1. Pour ceux de ses contemporains qui connaissaient son
nom, Marcourt était l’auteur du Livre des marchans, à la fois traité de
controverse et satire de l’Église romaine. Celle-ci était dépeinte sous les traits
d’une gigantesque boutique, gouvernée par le « prévôt des marchands » et ses
sbires — le pape et les prêtres —, qui inondait la chrétienté de ses marchandises frelatées — indulgences, reliques, pardons, pèlerinages, saints,
images — et dépouillait les fidèles de leur argent en même temps qu’elle leur
faisait perdre leur âme. Servi par une plume grinçante, l’ouvrage rencontra un
succès immédiat et durable, dont témoignent quelque treize éditions tout au
long du xvie siècle, auxquelles vinrent s’ajouter deux traductions anglaises et
une néerlandaise 2.
Publié à Neuchâtel en 1533, le Livre des marchans fit l’objet d’une réédition
augmentée l’année suivante. Spécialement destinée au public français, elle
était agrémentée de quelques exemples tout récents et propres à révéler le
véritable visage du papisme, dont les suppôts ne reculaient devant aucune
espèce de supercherie pour parvenir à leurs fins 3. L’une d’elles s’était produite à Abbeville trois ans plus tôt. Le 6 décembre 1531, Éléonore d’Autriche,
épouse de François Ier et sœur de Charles Quint, avait fait son entrée dans la
1. Rappelons que les célèbres placards contre la messe, affichés à Paris et dans plusieurs villes
de province dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, étaient dépourvus de nom d’auteur, de sorte
qu’il a fallu attendre le xixe siècle et les travaux d’Aimé-Louis Herminjard pour que soit résolu le
problème de leur attribution (voir Gabrielle Berthoud, Antoine Marcourt, réformateur et
pamphlétaire : du « Livre des marchans » aux placards de 1534, Genève, 1973 (Travaux d’humanisme et Renaissance, 129), p. 157-159).
2. Pour un inventaire des éditions, voir Le « Livre des marchans », d’Antoine Marcourt : une
satire anticléricale au service de la Réforme, éd. Geneviève Gross, Paris, 2016 (Textes littéraires
de la Renaissance, 17), p. 78-82.
3. [Antoine Marcourt], Le livre des marchans, fort utile a toutes gens, pour congnoistre de
quelles marchandises on se doit garder d’estre trompé, 2e éd., [Neuchâtel, Pierre de Vingle],
1534. Un exemplaire de cette édition est conservé à la bibliothèque publique et universitaire de
Neuchâtel, sous la cote A.F. C 34. Sur cette édition, qui diffère sensiblement de la première, voir
Le « Livre des marchans », d’Antoine Marcourt..., p. 44-50.
RHEF, t. 103, 2017, p. 27-43.
10.1484/J.RHEF.5.113686
28
guillaume alonge et nicolas balzamo
cité picarde. La collégiale étant inachevée 4, la messe fut célébrée en l’église
Saint-Vulfran-en-Chaussée par l’aumônier de la reine. Marcourt rapporte la
suite :
« Aprés que ung certain jour en l’eglise que on appelle Saint Ulfran il eut dit sa belle
messe, il fist le soubresault et voluntairement, comme ung joueur de souplesse, se
laissa tomber et cheoir, faingnant estre ravy ou veoir quelque vision celeste. Et de faict,
le bon domine vouloit persuader au simple peuple que il avoit veü la Vierge Marie
accompaignée d’aucuns autres sainctz, comme de sainct Pierre et sainct Paul, lesquelz
luy avoient revelé aucuns secretz divins. Laquelle chose fut tantost publiee comme
vraye et certaine par les suppostz de son estat, je entendz vaillantz pillars d’Eglise,
combien que ce fust toute mensonge et faulseté, ainsi que luy mesme depuis a
recongneu et confessé, disant que il fist ceste chose seulement pour estre estimé plus
sainct homme et affin que on eust grand credit a sa parolle 5. »
Tributaire de la rumeur ou d’un correspondant local — le réformateur était
d’origine picarde —, Marcourt était en tout cas bien informé. Quelques
semaines après les faits, l’entrée solennelle que la reine fit à Dieppe le
13 janvier 1532 donna matière à un libelle 6. Au récit des festivités était joint
celui de l’événement du 6 décembre, lequel avait manifestement marqué
les esprits. À quelques détails près, cette relation recoupait celle de Marcourt.
Tombé en pâmoison à l’issue de la messe, le célébrant avait ensuite fait état
d’une vision : la Vierge Marie lui était apparue en compagnie des apôtres
Pierre et Paul et lui avait annoncé que le monde était en grand danger de
périr s’il ne s’amendait. Il n’en allait pas de même quant à l’interprétation
des faits. Là où l’auteur du libelle parlait de « miracle », Marcourt ne voyait
qu’une supercherie : le prétendu prophète était de la même espèce que ces
cordeliers orléanais qui, trois ans plus tard, manigancèrent une affaire de
fausses apparitions dans le seul but de monter la population contre les
« luthériens » 7.
Aucun de ces deux récits ne donne le nom de son principal protagoniste,
mais celui-ci n’est guère difficile à retrouver : Éléonore d’Autriche avait alors
pour aumônier Girolamo Arsago (1485-1542). Celui-ci étant par ailleurs
évêque de Nice, et Marcourt signalant que le visionnaire était « de Nice ou
d’autre lieu », l’identification ne souffre aucun doute. Le problème est
ailleurs : ce que l’on sait d’Arsago s’accorde mal avec l’hypothèse d’un catholique prêt à tout pour nuire aux idées nouvelles et à leurs adhérents. Aussi
4. Église paroissiale devenue collégiale au xiie siècle, Saint-Vulfran fut entièrement reconstruite entre 1488 et 1539 (voir Jacques Thiébaut, « Le triforium de Saint-Vulfran d’Abbeville et
ses sources monumentales », dans Revue du Nord, t. 74 (1992), p. 500).
5. Le passage est édité dans Le « Livre des marchans », d’Antoine Marcourt..., p. 188-189.
6. L’entree de la royne et de monsieur le daulphin de France a la bonne ville de Dieppe faicte
le treziesme jour de janvier avec grant triumphe des seigneurs et dames du pays, item ung grant
miracle qui fut faict devant Nostre Dame de Lorrette a Abbeville a Sainct Vulfran, durant que
la cour y estoit, sur ung des ausmoniers de la royne, [Rouen, 1532]. Œuvre d’un catholique
anonyme, cette plaquette, perdue, est connue grâce au fac-similé qu’en a procuré Edmond de La
Germonière : Entrée de la reine et de M. le dauphin de France à Dieppe le 13 janvier 1532,
Rouen, 1899 (Société des bibliophiles normands. Mélanges, 60).
7. Sur cette affaire, également mentionnée par Marcourt dans le Livre des marchans, voir
Nicolas Balzamo, « Fausses apparitions et vraie supercherie : l’affaire des cordeliers d’Orléans
(1534-1535) », dans Bibliothèque d’humanisme et Renaissance, t. 73 (2011), p. 481-496.
autour de girolamo arsago
29
éloigné de Marcourt qu’il l’était d’un Noël Béda, Girolamo Arsago prend
place dans cette nébuleuse que l’historiographie a pris l’habitude de désigner
sous le nom d’« évangéliques », ces chrétiens favorables à une réforme en
profondeur de l’Église et de la vie religieuse, et qui, une fois la rupture
luthérienne consommée, tentèrent de promouvoir un christianisme non
confessionnel, à mi-chemin entre les orthodoxies en voie de constitution 8.
Plus concrètement, l’évêque de Nice fit partie de ce petit groupe de prélats
français et italiens qui, forts de leur proximité avec le pouvoir royal et de
l’appui de Marguerite de Navarre, furent les promoteurs actifs d’une foi
évangélique et humaniste, qu’ils essayèrent de diffuser à la cour en même
temps que dans leur diocèse 9.
Partant de là, le caractère anecdotique de l’événement qui eut lieu à
Abbeville le 6 décembre 1531 s’efface pour laisser place à un fait digne
d’attention. En l’espèce, il s’agit de l’incompréhension dont a été victime un
homme — et avec lui tout un mouvement spirituel — en qui des contemporains ont pu voir l’exact contraire de ce qu’il était. Mais avant d’en venir à ce
problème, il importe de restituer le parcours qui fut celui de Girolamo Arsago.
La tâche n’est guère facile. L’évêque de Nice n’ayant laissé ni archives ni
œuvres personnelles, son itinéraire ne se laisse appréhender que de façon
indirecte et au moyen d’un constant jeu de miroirs qui le confronte à ceux
de ses contemporains qui choisirent le même camp mais laissèrent plus
de traces.
Du prélat de cour au pasteur évangélique
Sa naissance dans une famille de la vieille aristocratie milanaise avait ouvert
à Girolamo Arsago les portes de la carrière ecclésiastique : en 1510, âgé de
vingt-cinq ans, il était nommé évêque d’Ivrée par le pape Jules II, avant d’être
transféré au siège de Nice l’année suivante 10. Quatre ans plus tard, la prise de
Milan par les armées de François Ier ouvrit une nouvelle étape dans son
ascension : l’évêque abandonna ses réseaux italiens en même temps que ses
8. Sur la notion de christianisme non confessionnel appliquée au cadre français, voir Thierry
Wanegffelen, Ni Rome ni Genève : des fidèles entre deux chaires en France au XVIe siècle,
Paris, 1997 (Bibl. littéraire de la Renaissance, 3e série, 36), et id., Une difficile fidélité :
catholiques malgré le concile en France (XVIe-XVIIe siècles), Paris, 1999 (Histoires).
9. Sur ce milieu, voir Jonathan A. Reid, King’s Sister-Queen of Dissent : Marguerite of
Navarre (1492-1549) and Her Evangelical Network, Leyde, 2009 (Studies in Medieval and
Reformation Traditions, 139).
10. Pour des informations biographiques succinctes, voir Gallia christiana [...], t. III, Paris,
1725, col. 1291-1292 ; Vittorio Poggi, « Un favorito di Giulio II », dans Giornale storico e
letterario della Liguria, t. 1 (1900), p. 126-128 ; Wilhelm Van Gulik et Conrad Eubel, Hierarchia catholica medii et recentioris aevi [...], t. III, Saeculum XVI ab anno 1503, 2e éd., Münster,
1923, p. 257 ; Arthur Prévost, article « Jérôme d’Arsago », dans Dictionnaire d’histoire et de
géographie ecclésiastiques, t. IV, Paris, 1930, col. 743-744, et Françoise Hildesheimer, « Le
diocèse de Nice, du xvie au xviiie siècle », dans ead. (dir.), Les diocèses de Nice et de Monaco,
Paris, 1984 (Histoire des diocèses de France, 17), p. 84.
30
guillaume alonge et nicolas balzamo
protecteurs, les Gonzague 11, et revint dans sa ville natale pour être introduit
à la cour du souverain français — avec succès, si l’on en croit Castiglione, qui
qualifie Arsago de « grand favori » 12. Cette faveur se traduisit par plusieurs
missions diplomatiques en Italie du Nord, où le prélat eut pour tâche de
coordonner l’action des alliés italiens de la Couronne 13. On le trouve également commis aux plaisirs du souverain, chargé d’aller trouver une célèbre
courtisane retirée dans un monastère, Leonora Brogna, de la faire revenir sur
sa décision et de la ramener avec lui à la cour 14. Signe de sa proximité avec le
roi, l’évêque fut inclus dans la petite suite qui accompagna François Ier dans sa
captivité en Espagne.
Il serait tentant de voir en Girolamo Arsago l’un des initiateurs de la
« conversion » du souverain français à la cause évangélique. Celle-ci, qui prit
place en 1525-1526, aboutit à faire de François Ier le protecteur résolu du
groupe de réformateurs qui gravitait autour de Marguerite de Navarre, du
moins jusqu’en 1534 et à l’affaire des Placards 15. Mais aucun élément concret
ne vient confirmer cette hypothèse, et tout ce que l’on sait du rôle d’Arsago à
Madrid se résume à une phrase de Castiglione, qui rapporte que l’évêque de
Nice resta au chevet du roi durant sa maladie et attribua sa guérison à un
« miracle » 16. Rien ne prouve du reste qu’Arsago lui-même avait déjà
embrassé la cause évangélique : il faut attendre le début des années 1530 pour
trouver les premiers indices des convictions religieuses du prélat.
De retour en France, Arsago rejoignit la cour en même temps que les
milieux humanistes et ne tarda pas à s’y faire un nom. C’est du moins ce que
suggère Giulio Camillo Delminio, qui, énumérant les hommes de lettres
qu’il avait fréquentés au début des années 1530 — Lazare de Baïf, Lefèvre
d’Étaples, François Vatable, Nicolas Cop, Jean de Vauzelles, Salmon Macrin
—, cite l’évêque de Nice, « homme de sainte vie et grand amateur des bonnes
11. Alessandro Luzio, « Isabella d’Este ne’ primordi del papato di Leone X e il suo viaggio a
Roma nel 1514-1515 », dans Archivio storico lombardo, 4e série, t. 5 (1906), p. 137, et id.,
« Federico Gonzaga ostaggio alla corte di Giulio II », dans Archivio della R. Società romana di
storia patria, t. 9 (1886), p. 523-524.
12. Baldassarre Castiglione, Lettere famigliari e diplomatiche, éd. Guido La Rocca,
Angelo Stella et Umberto Morando, Turin, 2016 (I millenni), vol. III, p. 145 : « El vescovo
de Nizza è favoritissimo del X.mo, e dàlli grandissimo spasso. » Voir également ibid., p. 151152.
13. I diarii di Marino Sanuto, t. XXVI, Settembre 1518-Febbraio 1519, éd. Federico Stefani,
Guglielmo Berchet et Nicoló Barozzi, Venise, 1889, p. 124, et t. XXVII, Marzo 1519-Settembre
1519, éd. iid., Venise, 1890, p. 245-246.
14. Roberto Zapperi, article « Brogna, Leonora », dans Dizionario biografico degli Italiani,
t. XIV, Rome, 1972, p. 441-443.
15. Durant sa captivité, François Ier lit la traduction des épîtres de saint Paul par Jacques
Lefèvre d’Étaples que sa sœur Marguerite lui avait envoyée, et s’informe régulièrement des
progrès du luthéranisme. L’une des premières mesures prises au lendemain de Pavie consiste à
suspendre les poursuites engagées par le parlement de Paris contre Lefèvre et ses disciples, qui
avaient été obligés de s’enfuir à Strasbourg (voir Jean-Marie Le Gall, L’honneur perdu de
François Ier : Pavie, 1525, Paris, 2015 (Bibl. historique Payot), p. 237-240 et 295-301).
16. Baldassarre Castiglione, Lettere famigliari e diplomatiche..., vol. III, p. 163 : « El
prefato X.mo è stato al ponto della morte : in un súbito par che se sia sanato, il che è stato, secondo
che dice el vescovo de Nizza, cosa miraculosa. »
autour de girolamo arsago
31
lettres » 17. Le témoignage est d’autant plus intéressant qu’il émane d’un
homme qui fut plus tard en butte à des accusations d’hérésie 18 et qui, à
l’époque de son séjour en France, fréquentait assidûment un petit groupe
d’Italiens sensibles aux thèses évangéliques dont Arsago faisait manifestement partie. Organisé autour de Marguerite de Navarre, de Guillaume
Briçonnet et de Lefèvre d’Étaples, ce cercle rassemblait des hommes de lettres
comme Delminio, Ludovico Alamanni, ou encore Antonio Brucioli, mais
également des ecclésiastiques dont l’itinéraire n’est pas sans rappeler celui
d’Arsago : le Génois Federico Fregoso, évêque de Gubbio et condottiere au
service du roi, le Véronais Ludovico di Canossa, évêque de Bayeux et chargé
d’importantes missions diplomatiques en Italie.
Le séjour en France et la fréquentation des milieux humanistes et évangéliques précipitèrent un tournant chez ces prélats de cour, lesquels adoptèrent
un certain nombre de principes proprement théologiques — la justification
par la foi notamment —, en même temps qu’ils suivirent l’exemple donné
naguère par Guillaume Briçonnet à Meaux en se transformant en pasteurs
exemplaires. Tel fut l’itinéraire de Federico Fregoso : l’évêque quitta la cour
en 1529, abandonna toute activité politique et se retira dans son diocèse pour
y mener de front une double activité, à la fois pastorale et théologique 19. Le
tournant pris par Canossa était moins radical, et le prélat parvint à concilier le
service de l’Église et celui de l’État 20. Sa nomination comme ambassadeur de
France à Venise en 1525 lui donna l’occasion de mettre en pratique les
enseignements pastoraux de Lefèvre et de Briçonnet dans sa ville natale,
Vérone, où sa famille jouissait d’un prestige séculaire et où il séjournait
fréquemment. La cité avait alors pour évêque Gian Matteo Giberti, avec qui
Canossa partageait les mêmes préoccupations politiques — tous deux
œuvraient à la mise en place d’une alliance des États italiens avec la France —
et pastorales. Retenu à Rome par ses charges diplomatiques, Giberti confia à
Canossa la réorganisation de son diocèse. Le Véronais choisit donc les prédicateurs et les vicaires, renforça l’autorité épiscopale, au détriment des réguliers notamment, et, fort de l’appui du pouvoir politique vénitien, entama la
réformation des monastères féminins. Poursuivi par Giberti, que le sac de
Rome avait obligé à se replier sur l’administration de son diocèse, ce réformisme véronais, dans lequel on a pu voir un modèle pastoral pré-tridentin,
17. François Secret, « Un témoignage oublié de Giulio Camillo Delminio sur la Renaissance
en France », dans Bibliothèque d’humanisme et Renaissance, t. 34 (1972), p. 275.
18. Adriano Prosperi, « Un processo per eresia a Verona verso la metà del Cinquecento », dans
Quaderni storici, t. 5 (1970), p. 773-794.
19. Voir Guillaume Alonge, Condottiero, cardinale, eretico : Federico Fregoso nella crisi
politica e religiosa del Cinquecento, Rome, 2017 (Studi e testi del Rinascimento europeo, 42).
20. Entre autres avantages, ce choix permettait à Canossa de garder un pouvoir dont il pouvait
user en faveur de ceux de ses proches qui étaient en butte aux persécutions du parti conservateur,
et notamment Louis de Berquin et Michel d’Arande (voir Nonciatures de Clément VII, éd. abbé
Joseph Fraikin, t. I, Depuis la bataille de Pavie jusqu’au rappel d’Accianoli (25 février
1525-juin 1527), Paris, 1906 (Archives de l’histoire religieuse de la France. Nonciatures de
France), p. 428-433 ; Roger Doucet, Étude sur le gouvernement de François Ier dans ses rapports
avec le parlement de Paris (1525-1527), Paris, 1921, p. 218-119, et J. A. Reid, King’s SisterQueen of Dissent..., vol. I, p. 357-358).
32
guillaume alonge et nicolas balzamo
puisait en réalité ses sources dans l’évangélisme français, que Canossa avait en
quelque sorte transplanté dans son pays natal 21.
Si la documentation fait défaut pour reconstituer les détails du parcours
d’Arsago, elle est suffisante pour le rapprocher de celui d’un Fregoso ou d’un
Canossa. L’évêque de Nice semblait d’ailleurs suivre le chemin inauguré par
son collègue véronais. Tous deux obtinrent des lettres de naturalité de
François Ier, Canossa en 1529 et Arsago en 1531 22. Cette même année vit le
mariage du roi de France avec Éléonore d’Autriche, sœur de Charles Quint. La
messe fut célébrée par l’évêque de Bayeux, tandis que la prédication, qui avait
pour thème une épître de saint Paul, avait été confiée à celui de Nice 23. Ce
n’était qu’un début : nommé aumônier de la nouvelle reine, Arsago fut appelé
à prêcher régulièrement à la cour, et notamment aux « dames », autrement dit
Louise de Savoie et Marguerite de Navarre 24. Parallèlement, l’évêque continuait de recevoir des missions d’ordre politique. On le trouve ainsi chargé
d’accueillir à Avignon le pape Clément VII, venu en France à l’occasion du
mariage de Catherine de Médicis avec le dauphin Henri en octobre 1533 25.
Cinq ans plus tard, la ville de Nice fut choisie comme lieu de l’entrevue entre
François Ier et Charles Quint, et Arsago prit part à l’organisation de la
rencontre 26. À cette date, il semble que le prélat avait fait le choix de résider
dans son diocèse. C’est du moins ce que laisse entendre l’ambassadeur de
Mantoue à Rome, Fabrizio Peregrino, dont le témoignage éclaire à la fois les
activités et les convictions de l’évêque de Nice :
« Ces prélats ont pris l’habitude, lorsqu’ils sont mécontents, de se retirer en leur
diocèse pour jouer aux saints, et, pour ainsi dire, ils le font pour rendre service à Dieu,
faisant mine de s’inspirer du Théatin 27 et de sa sainte vie. Comme exemples d’une
telle conduite, nous avons pu voir l’évêque de Vérone, l’évêque de Bayeux récemment
décédé 28, l’archevêque de Salerne et de Gubbio, un évêque de Nice en France, qui
prêche la sainteté au Roi Très Chrétien et aux dames de la cour, et maintenant
l’archevêque de Capoue 29, qui leur a emboîté le pas. Et la première chose qu’ils font,
c’est enlever les images des saints des murs des églises, coiffer les crucifix de leur
21. G. Alonge, « Ludovico di Canossa, l’evangelismo francese e la riforma gibertina », dans
Rivista storica italiana, t. 126 (2014), p. 5-54.
22. Catalogue des actes de François Ier, t. I, 1er janvier 1515-31 décembre 1530, Paris, 1887
(Académie des sciences morales et politiques. Coll. des ordonnances des rois de France), no 3494,
p. 667, et t. VI, Supplément, 1527-1547, Paris, 1894, no 20307, p. 276.
23. I diarii di Marino Sanuto, t. LIV, Ottobre 1530-Settembre 1531, éd. G. Berchet,
N. Barozzi et Marco Allegri, Venise, 1899, p. 400.
24. Ludwig von Pastor, Storia dei papi, t. IV, Storia dei papi nel periodo del Rinascimento
e dello scisma luterano dall’elezione di Leone X alla morte di Clemente VII (1513-1534),
part. II, Adriano VI e Clemente VII, trad. it., nouv. éd., Rome, 1923, p. 746.
25. I diarii di Marino Sanuto, t. LVIII, Aprile 1533-Giugno 1533, éd. G. Berchet,
N. Barozzi et M. Allegri, Venise, 1903, p. 220 : « Eri el reverendo episcopo di Niza, gran
elimosinario della Regina, venuto a mia visitation, mi disse aver hauto una letera dil Re Christianissimo di ultimo april, data in uno vilagio ligre 3 lontan de qui, qual ho vista et leta, per la qual
pregava soa signoria che a li 26, over 28 mazo fusse in Avignon, dove saria una gran parte de prelati
de questo regno per alcune facende che le saperano, ma se tien sia per honorar el pontefice. »
26. Catalogue des actes de François Ier..., t. VIII, Mentions d’actes non datés, itinéraire,
troisième supplément, additions et corrections, Paris, 1905, no 29644, p. 44.
27. Gian Pietro Carafa, religieux théatin qui fut pape sous le nom de Paul IV (1555-1559).
28. Ludovico di Canossa, évêque de Bayeux depuis 1516, était mort le 30 janvier 1532.
29. Nikolaus von Schönberg, archevêque de Capoue de 1520 à 1536.
autour de girolamo arsago
33
chapeau et autres actes du même genre, actes que je ne voudrais cependant pas
qualifier d’hypocrites, car je ne connais pas les secrets du cœur des hommes et
risquerais de me tromper en voulant juger autrui 30. »
À en croire Peregrino, Arsago avait donc suivi l’exemple donné par Fregoso
et Canossa, et abandonné la cour pour se consacrer à la réforme de son diocèse,
une réforme nécessairement marquée par les principes évangéliques et qui se
traduisait, entre autres choses, par la lutte contre les « abus » supposés entacher
le culte des saints et des images. Derrière l’anecdote transparaît la volonté de
restaurer la hiérarchie des dévotions et de rendre au Christ sa place de seul
médiateur entre Dieu et les hommes. Un second témoignage confirme cette lecture. Proche de l’évêque de Nice 31, l’Arétin en fit un bref éloge dans une lettre
qu’il lui adressa le 4 mai 1538, se félicitant de ce qu’il ne sacrifie « ni aux cérémonies ni aux superstitions, et [de ce] qu’au contraire toutes ses actions sont celles
d’un parfait chrétien, et d’un pur religieux » 32. Toujours selon l’Arétin,
Arsago portait un regard très sévère sur les réguliers, mais également sur la
Curie romaine, qu’il jugeait indigne de son rôle. Enfin, la lettre nous apprend
qu’une relation d’amitié unissait l’évêque de Nice et l’un des protégés de
Marguerite de Navarre, le futur cardinal Georges d’Armagnac 33. Plus que des
éloges somme toute assez convenus — encore que le vocabulaire employé ne
30. Lettre de Fabrizio Peregrino au duc de Mantoue, 17 octobre 1532 (Archivio di Stato di
Mantova, Archivio Gonzaga, fol. 577r), citée par L. von Pastor, Storia dei papi..., t. IV, part. II,
p. 746 : « Questi signori prelati, quando nell’animo loro gli entra qualche mala satisfatione, mi
pare habbino preso per costume de [retir]arse alle loro chiese a far li santo, et dicono al servitio di
dio contrafacendo li Chiettino et sua vita sancta, et in exemplo ne vediamo un vescovo di Verona,
Baiosa morto, l’arcivescovo di Salerno et Eugubbio, un vescovo de Nizza in Franza predicare la
sanctimonia al Re Christianissimo et alle madamme, et hora l’arcivescovo de Capova a fare il
medesimo, et ognuno havere incominciato a raspare e’ santi giù dalle mura, gittare le berette a i
crucifixi et altre simili cose, che per me non le voglio già chiamare ipocrisie perché non ho il
secreto del cuore del huomini quale el si sia, che alle volte potrei errare in volere giudicare altri et
altro giudicasse poi me. »
31. Dans une lettre en date de 1541, un correspondant de l’Arétin, Scipio Costanzo, souligne
l’importance du prélat milanais pour les affaires du poète à la cour de France (Lettere scritte a
Pietro Aretino, éd. Paolo Procaccioli, t. I, Libro I, Rome, 2003 (Edizione nazionale delle opere
di Pietro Aretino, 9), nos 380-381, p. 358-359). Bien qu’éloigné de la cour, Arsago y avait conservé
ses entrées, comme en témoigne une dépêche du nonce pontifical Capodiferro adressée au
cardinal Farnèse durant l’été 1541 : « Il vescovo di Nizza, il quale è un instrumento da poter
valersene assai et non puoco in questa corte, resigna al [...] una plebaria nella diocesi di Mantoa et
se reserva il regresso però conoscendolo io molto affettionato et devoto servitore di Sua Santità et
parimente di Vostra Signoria Reverendissima, non posso manchar per il debito mio di raccordarla
quella, che non saria senno ottimamente fatto, quando gli facesse far total gratia della compositione d’esso regresso per obligarselo, et darli materia di continovar l’osservanza, che ci porta a
quella et anche m’ha pregato, che a nome suo io prieghi Vostra Signoria Reverendissima ad esser
contenta di farli haver gratia da Sua Santità della licenza di star fuor della diocesi di Nizza
nonostante la pragmatica, o ver decreto fatto da Sua Beatitudine che tutti i vescovi debbano star
ai loro vescovati siche et dell’una et dell’altra gratia io ne priego Vostra Signoria Reverendissima
ma a farmele havere affinché egli habbia ad esser et per amor et per obbligo una tromba di quella
et della casa sua illustrissima in questa corte » (Archivio Segreto Vaticano, Archivum arcis,
Arm. I-XVIII, 6531, fol. 9r).
32. Pietro Aretino, Lettere, éd. P. Procaccioli, t. II, Libro II, Rome, 1998 (Edizione
nazionale delle opere di Pietro Aretino, 4), no 24, p. 33 : « In voi non sono cerimonie, né
superstizioni ; anzi ogni vostra azzione è di ottimo cristiano, e di puro religioso. »
33. Ibid., p. 34 : « Menasti me a far riverenza a lo illustrissimo monsignor di Rodez, a la catolica
bontà del quale mando il Genesi, che li promessi, acciò che vegga che io non so meno lodare Iddio,
che biasimare gli uomini. »
34
guillaume alonge et nicolas balzamo
soit pas anodin —, ce dernier élément suffit à classer définitivement Arsago
dans la mouvance évangélique, laquelle, malgré le tournant induit par l’affaire
des Placards, perpétuait l’ambition d’une réforme à la fois radicale et non
schismatique 34, sur le modèle jadis illustré par Guillaume Briçonnet à
Meaux 35. Pour autant, le parcours spirituel d’Arsago ne saurait se résumer à
celui d’un émule italien de Lefèvre d’Etaples, et les convictions religieuses de
l’évêque devaient au moins autant à un autre réformateur, plus ancien mais
non moins célèbre.
Savonarole revu et corrigé
L’année 1539 vit la parution, à Venise, de trois volumes de sermons de
Savonarole. Ils avaient pour éditeur Antonio Brucioli, un Florentin jadis exilé
pour des raisons politiques — il avait trempé dans un complot contre les
Médicis — et qui avait trouvé refuge à Lyon en 1522 36. Au contact des milieux
évangéliques et humanistes, l’Italien se prit d’intérêt pour les questions
religieuses, apprit l’hébreu sous la férule d’un compatriote 37 et, une fois de
retour dans la Péninsule, se consacra à l’édition de textes propres à faire
progresser la cause évangélique. C’est ainsi qu’en 1532 il publia à Venise une
traduction italienne de la Bible, sur le modèle de celle qu’avait donnée
quelques années plus tôt Lefèvre d’Étaples 38. Sept ans plus tard, Brucioli fit
paraître trois volumes de sermons de Savonarole, chacun d’entre eux étant
précédé d’une épître dédicatoire adressée à Girolamo Arsago. Œuvre d’un
homme qui avait longuement fréquenté le prélat du temps où tous deux
34. Dans le même ordre d’idées, il faut signaler le lien qu’Arsago entretenait avec Margherita
Paleologo, duchesse de Mantoue et figure importante des milieux évangéliques italiens. En
témoigne notamment une lettre qu’elle lui adresse le 1er octobre 1539 (Archivio di Stato di
Mantova, Archivio Gonzaga, 3001/3, fol. 122r).
35. Voir Michel Veissière, L’évêque Guillaume Briçonnet (1470-1534) : contribution à la
connaissance de la Réforme catholique à la veille du concile de Trente, Provins, 1986, et, plus
généralement, Nicole Lemaitre et M. Veissière, « Lefèvre d’Étaples, Marguerite de Navarre et les
évêques de leur temps », dans Nicolas Cazauran et James Dauphiné, Marguerite de Navarre,
1492-1992 : actes du colloque international de Pau, 1992, Mont-de-Marsan, 1995, p. 109-134.
36. Sur ce personnage, voir Giorgio Spini, Tra Rinascimento e Riforma : Antonio Brucioli,
Florence, 1940 (Biblioteca di cultura, 17), et, plus récemment, les études réunies dans Élise
Boillet (éd.), Antonio Brucioli : humanisme et évangélisme entre Réforme et Contre-Réforme
(actes du colloque de Tours, 20-21 mai 2005), Paris, 2008 (Le savoir de Mantice, 15).
37. Il s’agit du dominicain lucquois Sante Pagnini, auteur en 1528 d’une traduction latine de
la Bible réalisée à partir des originaux grec et hébreu et qui, à l’image de celle d’Érasme,
ambitionnait de détrôner une Vulgate jugée fautive. Sur les liens entre la traduction de Brucioli et
la version latine de Pagnini, voir Guy Bedouelle et Bernard Roussel (dir.), Le temps des
Réformes et la Bible, Paris, 1989 (Bible de tous les temps, 5), p. 78 et 452.
38. La Biblia, quale contiene i sacri libri del Vecchio Testamento, tradotti nuovamente de la
hebraica verita in lingua toscana per Antonio Brucioli, co divini libri del Nuovo Testamento di
Christo Giesu, signore et salvatore nostro, tradotti di greco in lingua toscana pel medesimo,
Venise, Lucantonio Giunta, 1532. Un exemplaire de cette traduction est conservé à la Bibliothèque nationale centrale de Rome, sous la cote 68. 11.F.24. Voir à son sujet Edoardo Barbieri, Le
Bibbie italiane del Quattrocento e del Cinquecento : storia e bibliografia ragionata delle
edizioni in lingue italiana dal 1471 al 1600, t. I, Testo, Milan, 1992 (Grandi opere, 4),
p. 107-127, et Gigliola Fragnito, La Bibbia al rogo : la censura ecclesiastica e i volgarizzamenti
della Scrittura (1471-1605), Bologne, 1997 (Saggi, 460), p. 29-33 et 63-64.
autour de girolamo arsago
35
résidaient à la cour de France, ces trois épîtres constituent le témoignage le
plus circonstancié sur ses convictions religieuses 39.
Dans la première, Brucioli commence par saluer en Arsago le digne héritier
d’une famille illustre qui sert depuis des siècles l’Église et les princes. Le
prélat est également crédité d’un goût prononcé pour « les études et les livres
sacrés, qui permettent de mieux connaître les choses divines » 40. Mais s’il
a décidé de dédier cet ouvrage à l’évêque de Nice, c’est, explique Brucioli,
en raison de l’intérêt tout particulier que celui-ci porte à la pensée de Savonarole : depuis toujours, en effet, Arsago « s’applique à se procurer les œuvres
de ce grand prédicateur du verbe divin, ayant en grande révérence ses écrits,
qu’il lit avec dévotion » 41. De fait, c’est à lui que revient la paternité de
l’entreprise éditoriale, comme l’indique Brucioli dans la seconde épître : les
éditeurs précédents ayant passablement maltraité le texte des sermons,
Arsago lui avait demandé de les republier et d’offrir ainsi aux fidèles, dans
toute sa pureté, la parole de ce « grand maréchal du verbe divin » 42. La
troisième et dernière épître est encore plus élogieuse : « grand et pieux
amateur de la doctrine chrétienne », homme « d’une insigne piété en Dieu et
empli de charité envers tous ceux qui souffrent », l’évêque de Nice est caractérisé comme l’un des prélats « les plus attachés aux lettres divines » 43. Et
dans la mesure où Arsago se nourrit depuis de longues années de la pensée de
39. Prediche del reverendo padre fra Ieronimo da Ferrara per tutto l’anno, Venise, Brandino
et Ottaviano Scoto, 1539 ; Prediche quadragesimale del reverendo frate Ieronimo Savonarola da
Ferrara, sopra Amos propheta, sopra Zacharia propheta et parte etiam sopra li Evangelii
occorrenti et molti psalmi di David, utilissime a cadauno predicatore et fedel christiano, Venise,
Brandino et Ottaviano Scoto, 1539, et Prediche del reverendo padre fra Girolamo Savonarola da
Ferrara, sopra il salmo « Quam bonus Israel Deus », predicate in Firenze, in Santa Maria del
Fiore, in uno advento, nel MCCCCXCIII, dal medesimo poi in latina lingua raccolte, et da fra
Girolamo Giannoti da Pistoia in lingua volgare tradotte, Venise, Brandino et Ottaviano Scoto,
1539. Les épîtres dédicatoires de ces trois volumes ont été récemment rééditées dans E. Barbieri,
« Episodi della fortuna editoriale di Girolamo Savonarola (secc. xv-xvi) », dans G. Fragnito et
Mario Miegge (éd.), Girolamo Savonarola, da Ferrara all’Europa, Florence, 2001 (Savonarola e
la Toscana : atti e documenti, 14), p. 233-237.
40. Ibid., p. 233 : « Ancora ha avuti sempre a cuore quegli studii e libri, che delle cose di Iddio
danno cognitione, quelle grandemente amando e favorendo. »
41. Ibid., p. 234 : « E questo libro ancora mi è parso di mandare a Vostra Reverendissima
Signoria, sapendo quanto quella sempre abbia amate e cercate di avere le opere di questo gran
predicatore del verbo di Iddio, avendo in somma reverenza gli scritti suoi, quegli con devoto e pio
animo leggendo. »
42. Ibid., p. 235-236 : « Rallegratevi adunque, signore mio caro in Cristo Gesù, poiché io,
secondo i vostri desiderii, apporto alla cristiana e pia anima vostra i santissimi eloquii divini e le
evangeliche prediche di quel tanto da voi amato padre, onore e luce della città di Ferrara. Le quali,
tanto vi dolevi che, o per inavertentia degli impressori o per quello che se ne fussi la causa, fussino
tanto scorrette e fuori della candidezza della lingua in che furno già predicate, onde, come pio
amatore della santa dottrina di Cristo, già non con picciola instantia mi pregasti, avegna che
comandare mi potessi, a dovere durare ogni faticha che le ritornassino in luce nella pristina loro
perfettione. [...] Io non solamente vi appresento quelle corrette e ordinate secondo le sententie e
detti loro originali, ma ancora cavate dalla inculta barbaria della lingua nelle quale erano incorse,
senza aggiugnere o levare cosa alcuna da quello che primieramente fu detto dalla viva voce di sì
gran mariscalco del verbo di Iddio, tanto che ora benissimo spero vi abbia a essere non poco grato
leggerle nella prima loro sincerità ritornate. »
43. Ibid., p. 236-237 : « E questo notando e buono nome vostro di tanta pietà in Dio e carità
verso gli afflitti vi esalta, che non picciolo desiderio mi accese, già fa buono tempo, di mostrarvi
qualche segno secondo la mia tenuità di quanto io ami e abbia in reverentia sì laudabile virtù e
bontà di signore ; ma, non sapendo come meglio mi potesse venire fatto, pensai con qualche
36
guillaume alonge et nicolas balzamo
Savonarole, il est sans doute le mieux placé pour faire sien le principe essentiel
légué par le dominicain, à savoir que « sans la grâce et la charité, l’homme est
misérable » 44.
L’évêque de Nice apparaît ainsi sous un jour nouveau, comme un chrétien
dont la spiritualité se nourrit d’un double héritage, fabriste d’une part,
savonarolien de l’autre — mais un savonarolisme d’un genre particulier, qui
doit autant à Savonarole lui-même qu’à ses héritiers. Les années 1520-1530
correspondent en effet à un regain d’intérêt pour la pensée du prophète de
Florence, intérêt porté précisément par le milieu auquel appartenait Arsago,
celui des évangéliques, qui aspiraient à une réforme à la fois radicale et non
schismatique et qui, pour un certain nombre d’entre eux, jouaient le rôle de
passeurs d’idées et de textes entre la France et l’Italie 45. C’était le cas
notamment du Florentin Battista della Palla, qui fit circuler des ouvrages du
dominicain dans l’entourage de Marguerite de Navarre 46. À Lyon, où résidait
une importante communauté d’exilés toscans, la diffusion du savonarolisme
était le fait d’humanistes comme Brucioli et son professeur d’hébreu, Sante
Pagnini, qui avait jadis fait ses études dans le couvent du frère dominicain. Et
c’est à Lyon que trouve son origine la Dominicae praecationis pia admodum
et erudita explanatio, qui rassemble des textes de Savonarole et de Lefèvre
d’Étaples, mais aussi de Luther et de Guillaume Farel. Publié une première
fois par Sébastien Gryphe en 1530, le recueil connaît un succès éditorial
considérable, avec au moins douze rééditions dans les années suivantes 47. Le
transfert fonctionnait également en sens inverse. Ainsi, il semble bien que
Fregoso, qui cite de larges extraits des œuvres de Savonarole dans son Trattato
dell’oratione, en ait pris connaissance durant son séjour lyonnais 48. Quant
picciolo dono furnirmi la via a farvi noto quale sia l’animo mio verso uno tanto pio amatore della
cristiana dottrina. »
44. Ibid., p. 237 : « Dipoi dimostra quanto sieno grandi le pazzie di quegli che si prepongono
altro fine che Iddio, non meno dimostrando che senza la gratia e la carità l’uomo è miserissimo. »
45. Sur la diffusion et la réception de l’œuvre de Savonarole en France, voir Bernard
Montagnes, « Les traductions françaises de Savonarole », dans Revue thomiste, t. 102 (2002),
p. 239-270 ; id., « La réception de Savonarole dans la France d’Ancien Régime : biographies et
biographes de Savonarole », dans Revue des sciences philosophiques et théologiques, t. 88 (2004),
p. 519-543, et Stefano Dall’Aglio, Savonarola in Francia : circolazione di un’eredità politicoreligiosa nell’Europa del Cinquecento, Turin, 2006 (Miscellanea, 2).
46. Voir Alain Tallon, Conscience nationale et sentiment religieux en France au
XVIe siècle : essai sur la vision gallicane du monde, Paris, 2002 (Le nœud gordien), p. 86, et
Lorenzo Polizzotto et Caroline Elam, « La Unione de’ Gigli con Gigli : Two Documents on
Florence, France and the Savonarolan Millenarian Tradition », dans Rinascimento, 2e série, t. 31
(1991), p. 239-259.
47. Voir Ugo Rozzo, « La cultura italiana nelle edizioni lionesi di Sébastien Gryphe
(1531-1541) », dans Jean Cubelier de Beynac et Michel Simonin (éd.), Du Pô à la Garonne,
recherches sur les échanges culturels entre l’Italie et la France à la Renaissance : actes du
colloque international d’Agen, 26-28 septembre 1986, Agen, 1990, p. 188-192 ; S. Dall’Aglio,
« Une Dominicae precationis explanatio datée de 1537 : première édition d’Étienne Dolet ? »,
dans Bibliothèque d’humanisme et Renaissance, t. 65 (2003), p. 631-640, et id., « Savonarola
nelle edizioni di Sébastien Gryphe : il caso della Dominicae precationis explanatio », dans
Raphaële Mouren (éd.), Quid novi ? Sébastien Gryphe, à l’occasion du 450e anniversaire de sa
mort : actes du colloque, 23 au 25 novembre 2006, Lyon-Villeurbanne, Lyon, 2008, p. 357-371.
48. Publié à titre posthume en 1542, cet ouvrage avait été composé dans les années 1530. Voir
G. Alonge, « Le Trattato dell’oratione du cardinal Federico Fregoso : la genèse lyonnaise d’une
œuvre en odeur d’hérésie », dans Silvia D’Amico et Susanna Gambino Longo (éd.), Le savoir
autour de girolamo arsago
37
aux sermons réédités par Brucioli en 1539, ils sont ornés d’une gravure où l’on
voit Savonarole prêchant, laquelle reprend trait pour trait une gravure de
Holbein représentant le prophète Amos, publiée un an plus tôt dans la Bible
lyonnaise des frères Trechsel 49. Minuscule détail sans doute, mais qui constitue une preuve parmi d’autres de cette circulation des modèles spirituels qui
prit place entre la France et l’Italie tout au long des années 1530, dont Arsago
était un acteur, et Savonarole un objet.
Italiens ou Français, les évangéliques qui lisaient Savonarole le faisaient
avec les yeux et les attentes qui étaient ceux de leur temps et de leur camp.
Dans le prophète de Florence ils aimaient à voir un modèle et un précurseur,
propre à leur indiquer une voie de salut en ce temps d’incertitude religieuse
qu’étaient les années 1520-1530. De son œuvre théologique ils retenaient
avant tout la thèse de la justification par la foi seule, qui constituait une sorte
de signe de ralliement. Sans oublier la dimension eschatologique de son
message, auquel la rupture luthérienne avait donné une nouvelle et tragique
actualité. La première des trois épîtres dédicatoires de Brucioli se terminait
ainsi sur le caractère prophétique de la parole savonarolienne, qui annonçait
« la rénovation universelle de l’Église, laquelle actuellement semble s’afficher
aux portes du monde » 50. La formule est ambiguë : cette « rénovation »
doit-elle être identifiée au luthéranisme ou bien à une troisième voie qui
réunirait les membres dispersés de la chrétienté et accomplirait enfin cette
réforme depuis longtemps souhaitée ? S’agissant d’Arsago, la réponse ne fait
guère de doute. Aussi critique qu’il ait pu se montrer à l’égard de l’Église
romaine, l’évêque de Nice fit le choix de la fidélité à une institution qu’il
entendait réformer de l’intérieur et à son échelle. En cela, il suivait une
nouvelle fois l’exemple donné par ceux de ses contemporains — Fregoso,
Giberti et Canossa en Italie, Briçonnet, Sadolet et François d’Estaing en
France 51 — qui choisirent un modèle de réforme à la fois exigeant et limité à
l’espace dont ils avaient la charge : le diocèse.
Il est temps désormais de revenir à l’épisode d’Abbeville et de clore ce qui,
faute de sources, ne pouvait être une biographie mais seulement une esquisse,
italien sous les presses lyonnaises à la Renaissance, Genève, 2017 (Cahiers d’humanisme et
Renaissance, 142), p. 413-430.
49. U. Rozzo, « La fortuna editoriale di Girolamo Savonarola nell’Italia del Cinquecento »,
dans id. (éd.), La lettera e il torchio : studi sulla produzione libraria tra XVI e XVIII secolo,
Udine, 2001 (Libri e biblioteche, 10), p. 51-53 ; E. Barbieri, « Episodi della fortuna editoriale... »,
p. 223-225, et Luigi Lazzerini, Teologia del « Miserere » : da Savonarola al « Beneficio di
Cristo » (1492-1542), Turin, 2013 (La storia e le storie), p. 68-69.
50. E. Barbieri, « Episodi della fortuna editoriale... », p. 234 : « Pigliate adunque, Reverendissimo Monsignore, questo mio picciolo dono [...], pieno di santissimi documenti cristiani, per
i quali leggendo consolerete la cristianissima anima vostra, veggendo in questo cristianissimo
scrittore con grandissima efficacia prophetarse la universale renovatione della Chiesa, la quale ora
soprasalta al mondo e già è in su le porte, e la quale Iddio tosto conduca alla sua perfettione,
accioché tutti gli universi popoli dieno laude al creatore dell’universo e al suo figliuolo Cristo
Gesù, signore e salvatore nostro. »
51. Sur ces trois évêques et leur action, voir respectivement M. Veissière, L’évêque Guillaume
Briçonnet... ; N. Lemaitre, Le Rouergue flamboyant : clergé et paroisses du diocèse de Rodez
(1417-1563), Paris, 1988 (Histoire), p. 217-340, et Marc Venard, Réforme protestante, Réforme
catholique dans la province d’Avignon au XVIe siècle, Paris, 1993 (Histoire religieuse de la
France, 1), p. 249-289.
38
guillaume alonge et nicolas balzamo
suffisante toutefois pour appréhender les grandes lignes d’un itinéraire
somme toute assez classique s’agissant d’un évêque de la première moitié du
xvie siècle. L’histoire de Girolamo Arsago est en effet celle d’une conversion.
Sous l’influence du milieu évangélique gravitant autour de Marguerite de
Navarre, le prélat de cour se transforma en pasteur, soucieux de ses devoirs et
décidé à promouvoir une réforme dans le diocèse qui lui avait été confié. À une
spiritualité fabriste marquée par l’exigence d’un accès direct à la parole divine
et d’une hiérarchisation des dévotions vient s’ajouter un héritage savonarolien
quelque peu transformé, qui met l’accent sur la justification par la foi et
l’attente prophétique d’un renouveau spirituel. Tel serait donc l’itinéraire de
Girolamo Arsago, dont les détails resteront à jamais inconnus, exception faite
de ceux qui ont trait à l’événement qui prit place à Abbeville le 6 décembre
1531.
Les mésaventures d’un prophète
L’interprétation des faits mise à part, les récits d’Antoine Marcourt et du
libelle anonyme ne diffèrent que sur des points de détail. S’agissant du
contenu de la supposée vision, Marcourt reste évasif, signalant simplement
qu’Arsago prétendait avoir vu la Vierge en compagnie des apôtres Pierre et
Paul, lesquels « luy avoient revelé aucuns secretz divins ». Plus précis, le libelle
rapporte les paroles que Marie adressa à l’évêque : « Mon serviteur, dictes
partout que se le monde ne s’amende, il est en grant danger de perir bien
briefvement 52. » On y apprend également que, au moment du prodige, la
reine était en prière devant une image de la Vierge de Lorette, et que, une fois
revenu à lui, Arsago rendit grâce à Dieu devant cette même image, élément
que l’on retrouve dans le troisième récit généré par l’affaire, dû au célèbre
chroniqueur vénitien Marin Sanudo :
« Ayant célébré la messe à Abbeville devant une image de Notre-Dame que l’on dit
être miraculeuse, l’évêque de Nice, à peine l’office terminé, tomba à terre. Une fois
revenu à lui, il déclara au peuple que la Vierge Marie lui était apparue en compagnie de
saint Pierre et saint Paul, lequel tenait une épée à la main, et qu’elle lui avait dit qu’il
fallait qu’ils fassent pénitence et demandent grâce à Dieu. Ce qu’entendant, la foule du
peuple alors présent se rua pour embrasser ses vêtements, au point qu’il manqua d’être
étouffé, tandis que les prêtres organisèrent une très grande procession pour célébrer ce
miracle. Mais peu après, l’évêque susdit déclara que la vision avait pour cause la
débilité de son estomac, et que c’était un vertige qui lui avait fait voir des choses. La
cour tout entière rit beaucoup de lui, mais le peuple d’Abbeville le tient néanmoins
pour un saint et fait de grandes processions 53. »
52. L’entrée de la royne..., fol. non pag.
53. I diarii di Marino Sanuto, t. LV, Ottobre 1531-Marzo 1532, éd. G. Berchet, N. Barozzi
et M. Allegri, Venise, 1900, p. 508 : « E accaduto in Albeville che avendo ditto il vescovo de Niza
messa davanti una imagine di Nostra Donna, che si dice far miracoli, dapoi finita la messa cascò
in terra, unde fu sullevato et disse al populo che la Nostra Donna li era apparsa insieme con San
Pietro e San Paul con la sua spada in mano, et che li havevano detto che si facesse penitentia et
justizia, unde li sopravene tanta moltitudine di popolo che li voleva basar la vesta, che quasi
l’ebbeno da affogar, et feceno quelli preti grandissime procession per tal miraculo. Ma poi el
autour de girolamo arsago
39
À l’évidence, la version de Sanudo est à mi-chemin entre celle de Marcourt
et celle du libelle : ni vision authentique ni supercherie intéressée, l’épisode
serait à mettre sur le compte d’une sorte d’hallucination, aux causes toutes
naturelles. En revanche, Sanudo confirme le récit du libelle en faisant état du
message adressé par la Vierge à Arsago et en signalant la présence de l’image,
qu’il qualifie de miraculeuse. Ce dernier élément ne laisse pas de surprendre,
dans la mesure où il ne concorde guère avec ce que l’on sait des positions
théologiques de l’intéressé : souvent critiques à l’égard des formes prises par
le culte des images — la lettre de Peregrino citée plus haut en témoigne —, les
prélats évangéliques étaient particulièrement circonspects quant aux tableaux
et aux statues crédités d’un pouvoir miraculeux 54. Quoi qu’il en soit, le détail
dénote la qualité des informations transmises à Sanudo : installée dans une
chapelle en 1519, la statue de Notre-Dame de Lorette s’était vue attribuer le
pouvoir de ressusciter temporairement les enfants mort-nés, transformant du
même coup l’église Saint-Vulfran en lieu de pèlerinage 55. On notera par
ailleurs que le récit a un caractère d’immédiateté, la lettre qui le fit connaître
à Sanudo ayant été écrite le 15 janvier 1532, soit six semaines après les faits.
Ajoutons enfin que le Vénitien était bien informé sur les affaires françaises en
général et sur Arsago en particulier : c’est à lui que l’on doit plusieurs données
relatives à la vie et à l’action de l’évêque de Nice 56. Autant de raisons pour
considérer son récit comme le plus fiable des trois.
Tels seraient donc les faits : à l’issue de la messe et après un évanouissement, Girolamo Arsago aurait fait état d’une vision à caractère eschatologique
et exhorté les assistants à faire pénitence, avant de se rétracter et d’attribuer
l’incident à des causes naturelles. Le manque de sources interdit de statuer sur
ce dernier point et d’élucider les raisons d’une telle volte-face, qui, à en croire
Sanudo, fit d’Arsago la risée de la cour. On notera cependant que, quinze
années plus tôt, le concile de Latran V, dans sa onzième session (19 décembre
1516), avait vigoureusement mis en garde les prédicateurs contre tout discours de type eschatologique, et conditionné la diffusion de messages prophétiques et de visions à leur approbation par le magistère 57, prohibition que
prefato vescovo ha ditto che quella visione processe da debilità di stomaco, et che fu una vertigine
che li vene, et che li fece cosi apparere, per il che tutta la corte ora l’ha spazato, et ogniun se ne
ride ; nondimeno il popolo di Albevilla lo tiene per un santo, et fanno di ciò gran processione. »
54. Une lettre des recteurs de Vérone au Conseil des Dix, du 13 avril 1534, nous apprend que,
averti que le peuple de Vérone était en émoi depuis qu’une image de l’église Santa Maria in
Organo accomplissait des prodiges, l’évêque Gian Matteo Giberti la fit mettre sous clef (Archivio
di Stato di Venezia, Sant’Ufficio, 160, fol. non pag.). Pour des exemples analogues, voir Massimo
Firpo et Fabrizio Biferali, Immagini ed eresie nell’Italia del Cinquecento, Rome-Bari, 2016
(Storia e società), p. 9-11.
55. Citant un ancien manuscrit, une histoire d’Abbeville donne les détails suivants : « Le
9 octobre 1519 fut posé en cette église Saint-Vulfran l’image de Notre-Dame de Lorette, et y fut
fait plusieurs beaux et grands miracles. Plus de trente enfants mort-nés et ressuscités, puis
baptisés devant ladite image ; et tous les jours des processions générales en actions de grâce où
l’hôtel de ville fournissait cires et torches » (François-César Louandre, Histoire d’Abbeville et du
comté de Ponthieu jusqu’en 1789, vol. II, Abbeville/Paris, 1845, p. 488).
56. Voir les n. 13, 23 et 25 ci-dessus.
57. Giuseppe Alberigo (dir.), Les conciles œcuméniques, éd. fr., Paris, 1994 (Le magistère de
l’Église), t. II, Les décrets, vol. II, Trente à Vatican II, p. 1297-1301.
40
guillaume alonge et nicolas balzamo
l’évêque de Nice devait nécessairement connaître pour avoir participé aux
travaux du concile 58.
S’agissant de la vision elle-même, le laconisme des récits et le caractère
convenu du message adressé par la Vierge — rares sont les apparitions
mariales qui ne contiennent pas une injonction à la pénitence en faisant état de
malheurs à la fois terribles et imminents 59 — interdisent là encore toute
conclusion définitive. Il est cependant difficile de ne pas la considérer à la
lumière de l’héritage savonarolien et de sa composante eschatologique, dont
Arsago était l’un des représentants. Sans aller jusqu’à lui prêter la volonté
assumée d’imiter le prophète de Florence, on peut s’interroger sur cette
certitude d’un changement radical et imminent — cette « rénovation universelle », pour parler comme Brucioli, qui était commune à bien des admirateurs du dominicain —, un changement dont les signes annonciateurs
seraient révélés à ceux des hommes qui avaient choisi de se faire les porteparole d’un Dieu de colère. De tels hommes ne manquaient pas dans un
royaume de France sourdement travaillé par une angoisse eschatologique que
diffusaient prophéties, almanachs et sermons. Il suffira de citer ici le cas de
Thomas Illyricus, ce franciscain originaire de Dalmatie dont la prédication
avait rencontré un immense écho au début des années 1520. Des imprimés
étaient venus relayer et diffuser plus largement sa parole, comme cette Prophetie faicte par le pauvre frere Thomas, souverain exclamateur de la parole
de Dieu, où il était question d’un monde proche de sa fin, d’un Dieu tout prêt
de l’anéantir, mais aussi d’un pape angélique qui relèverait l’Église de ses
ruines, et d’un prince vertueux qui lui apporterait son concours 60. Arsago
n’était pas Illyricus, et l’on ne connaîtra jamais la teneur exacte du message
qu’il délivra le 6 décembre 1531. Mais, à en croire le récit de Sanudo, son effet
fut considérable et déclencha des scènes de piété panique qui n’avaient rien à
envier à celles qu’avait provoquées le franciscain dalmate dix ans plus tôt :
processions pour demander grâce à Dieu, fidèles qui se bousculent pour
embrasser les vêtements du prophète.
Ce dernier point n’avait pas échappé à Marcourt, qui y voyait l’une des clés
de l’événement. Mais non la seule. Car derrière l’imposture d’un homme prêt
à tout pour se mettre en valeur se cachait le combat désespéré d’une Église
romaine qui avait fait de la supercherie son arme maîtresse. La fin des années
1520 correspond en effet au début d’un processus d’instrumentalisation du
surnaturel, dont les occurrences concrètes étaient de plus en plus souvent
interprétées à la lumière d’un affrontement confessionnel qui allait en
58. Arsago avait participé aux troisième, quatrième, neuvième et dixième sessions, qui prirent
place entre décembre 1512 et mai 1515 (Gallia christiana [...], t. III, Paris, 1725, col. 1291).
59. Voir William A. Christian Jr., Apparitions in Late Medieval and Renaissance Spain,
Princeton (N.J.), 1981, p. 188-222, et Ottavia Niccoli, « Visioni e racconti di visioni nell’Italia del
primo Cinquecento », dans Società e storia, t. 7 (1985), p. 253-273.
60. Thomas Illyricus, Copie de la prophetie faicte par le pauvre frere Thomas, souverain
exclamateur de la parolle de Dieu, nouvellement translatée de ytalien en francoys, s. l., [vers
1520]. Un exemplaire de cet ouvrage est conservé à la Bibliothèque nationale de France, sous la
cote Rés. Ye 2952. Sur Illyricus et son passage en France, voir Denis Crouzet, Les guerriers de
Dieu : la violence au temps des troubles de religion (vers 1525-vers 1610), Seyssel, 1990
(Époques), vol. I, p. 524-526.
autour de girolamo arsago
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s’aggravant. Prodiges et miracles se voyaient désormais accorder une valeur et
une signification nouvelles, toutes polémiques : signes de Dieu appelant à
l’extirpation de l’hérésie pour les catholiques, supercheries de prêtres et
illusions démoniaques pour les réformés 61. Lorsqu’en 1524 un prédicateur
berrichon fut foudroyé en plein sermon, c’était, expliquait le chroniqueur
ponot Étienne Médicis, parce qu’il avait médit du jubilé organisé au Puy et
déconseillé aux fidèles de s’y rendre 62. Quatre ans plus tard, le retentissant
épisode iconoclaste qui prit place à Paris, où une statue de la Vierge avait été
décapitée, déboucha sur une série de miracles interprétés comme autant de
signes condamnant la folie des « maleureux luteriens » qui brisaient les
images 63. Et lorsqu’en avril 1530 une jeune fille fut délivrée du démon par la
vertu des reliques conservées à Saint-Mathurin de Larchant, l’événement
donna lieu à un poème qui se terminait sur un appel à brûler ceux « qui
refusent a prier les saincts », autrement dit les réformés 64. Sans aller aussi
loin, l’auteur du libelle consacré à l’affaire d’Abbeville avait tout de même
pris soin de lester son récit de quelques indices propres à en faciliter l’interprétation. Le simple usage, dans le titre, du terme « miracle » suggérait
d’emblée un contenu favorable à la religion traditionnelle 65. Plus explicite
encore était la mention de la statue de Notre-Dame de Lorette : une vision
advenue devant une image miraculeuse de la Vierge — marqueur confessionnel évident — ne pouvait qu’être porteuse d’un message hostile aux idées
nouvelles. Le lecteur était invité à conclure de lui-même : l’amendement exigé
par le ciel passait nécessairement par leur éradication. Ainsi rapportée,
l’affaire du 6 décembre 1531 venait rejoindre toutes ces occurrences du
surnaturel que les catholiques interprétaient comme autant d’appels au
combat contre les réformés.
Ceux-ci, on s’en doute, ne voyaient pas les faits en question sous le même
jour : lorsqu’ils n’étaient pas considérés comme des illusions sataniques, les
prétendus miracles étaient dénoncés comme autant de supercheries orchestrées par un clergé papiste désormais aux abois. Ainsi en avait-il été à l’église
Saint-Jacques de Muret en mars 1536, où des prêtres avaient fait saigner un
crucifix au moyen de jeunes ceps de vigne placés à l’intérieur de la statue et
dont la sève faisait croire qu’elle versait des larmes de sang 66. À Troyes, les
guérisons opérées en 1535 par la « Belle Croix » — un calvaire monumental
61. Voir N. Balzamo, Les miracles dans la France du XVIe siècle : métamorphoses du
surnaturel, Paris, 2014 (Le miroir des humanistes, 14), p. 129-154.
62. Le livre de Podio ou Chroniques de Estienne Médicis, bourgeois du Puy, éd. Augustin
Chassaing, vol. I, Le Puy, 1869, p. 184-185.
63. Sur cet événement, voir Olivier Christin, Une révolution symbolique : l’iconoclasme
huguenot et la reconstruction catholique, Paris, 1991 (Le sens commun), p. 179-190, et
N. Balzamo, Les miracles dans la France du XVIe siècle..., p. 144-145.
64. La vie, legende, miracle et messe de monseigneur S. Mathurin de Larchant hystoriée,
Paris, Claude de Montreuil, [vers 1530], fol. E4r. Un exemplaire de cet ouvrage est conservé à la
Bibliothèque nationale de France, sous la cote Rés. Ye 2982.
65. Sur ce point, voir N. Balzamo, Les miracles dans la France du XVIe siècle..., p. 52-61 et
83-88.
66. Henri Estienne, L’introduction au Traité de la conformité des merveilles anciennes avec
les modernes ou Traité preparatif à l’Apologie pour Herodote, éd. Bénédicte Boudou, Genève,
2007 (Textes littéraires français, 591), vol. II, p. 964-965.
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guillaume alonge et nicolas balzamo
édifié au tout début du siècle — auraient été manigancées par l’abbé du
monastère voisin, qui recruta à cet effet des bataillons de prétendus malades 67. À Bourges, des prêtres apeurés par la progression des idées nouvelles
fomentèrent de faux miracles en série : possédés délivrés à la suite d’exorcismes, statues qui saignaient 68... Et au moment même où la nouvelle édition du
Livre des marchans sortait des presses de Pierre de Vingle, une affaire
retentissante parvenait à son dénouement. Au printemps 1534, des franciscains orléanais mirent en scène de fausses apparitions qui impliquaient la
défunte épouse du prévôt de la ville, réputée luthérienne, dont on prétendait
qu’elle était revenue de l’enfer pour raconter son triste sort. Destinée à monter
la population contre les réformés et les magistrats supposés leur être favorables, l’imposture fut démasquée, et ses responsables manquèrent de finir sur
le bûcher. Il en résulta un immense scandale, dont les protestants ne se
privèrent pas de tirer parti : Calvin consacra un opuscule à l’affaire, et
Marcourt l’intégra à la série d’additions qu’il apporta au Livre des marchans 69. Spécialement destinées au public français, ces histoires entendaient
révéler le vrai visage d’une Église romaine dont les membres ne reculaient
devant aucune espèce de mensonge pour soutenir leur cause 70. Miracles,
apparitions, visions, tous les moyens leur étaient bons pour abuser le peuple et
le détourner de l’Évangile. Girolamo Arsago se trouva ainsi rangé aux côtés
des cordeliers d’Orléans, et le prélat évangélique assimilé aux tenants d’un
catholicisme de combat.
*
* *
Un tel amalgame ne saurait être mis sur le compte du hasard ou du manque
d’informations. Il révèle au contraire une situation d’ordre général : l’incompréhension grandissante qui s’attachait aux représentants d’un réformisme
non schismatique, dont le positionnement devenait de plus en plus illisible à
mesure que la dynamique confessionnelle imposait sa logique centrifuge.
L’émergence d’orthodoxies rivales avait pour effet de restreindre à l’extrême
l’espace dont disposaient les tenants d’une voie médiane, en même temps
qu’elle faisait de ces hommes les cibles toutes désignées des opérations de
classement, de dénonciation et de récupération qui devaient marquer l’histoire religieuse du xvie siècle. Si hasard il y avait, il ne portait que sur les
67. Nicolas Pithou de Chamgobert, Chronique de Troyes et de la Champagne durant les
guerres de Religion (1524-1594), éd. Pierre-Eugène Leroy, vol. I, Reims, 1998, p. 46-52.
68. Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France, éd. Guillaume Baum
et Eduard Cunitz, vol. I, Paris, 1883, p. 77-80.
69. Le « Livre des marchans », d’Antoine Marcourt..., p. 175. Voir N. Balzamo, « Fausses
apparitions et vraie supercherie... »
70. Sur la place et la fonction de l’affaire d’Abbeville dans l’édition de 1534 du Livre des
marchans, voir William Kemp, « Le récit du ‘‘beau miracle’’ à St-Vulfran d’Abbeville d’après la
deuxième édition du Livre des marchans (décembre 1534) », dans Littératures, no 24 (2007)
[Diane Desrosiers-Bonin et W. Kemp (éd.), « Les imprimés réformés de Pierre de Vingle
(Neuchâtel, 1533-1535) »], vol. II, p. 45-49.
autour de girolamo arsago
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résultats du processus : la plupart des compagnons d’Arsago se trouvèrent
rangés dans le camp protestant, tandis que la plume de Marcourt agrégea
l’évêque de Nice au parti adverse.
Guillaume Alonge,
École normale supérieure de Pise.
Nicolas Balzamo,
Fonds national suisse de la recherche scientifique,
université Rome-I « La Sapienza ».
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